Catégorie : Polars

Enquêtes, mystères et petites cellules grises.

  • Loi des séries (épisode 1)

    Ce qui est bien avec les grandes vacances quand on est une lectrice compulsive, c’est qu’on a du temps devant soi pour lire beaucoup. On a tout pour être bien : de la longue durée sans la perspective de devoir retourner au travail et des grandes plages de temps ininterrompues à disposition. C’est le bon moment, je trouve, pour s’installer dans des lectures au long cours, et pour ça quoi de mieux que de lire et de relire des séries ? C’est le même principe que binger une série télé, mais avec des livres.

    Cet été, j’ai relu les dix enquêtes des Détectives du Yorkshire avec grand plaisir. Je les ai découverts il y a un peu plus de deux ans, à une période où j’avais beaucoup de difficultés à lire et où j’étais passée aux livres audio pour ne pas perdre malgré tout le fil avec la lecture. Cette série a été ce qui m’a remise aux livres.

    Comme son nom l’indique, l’intrigue se passe dans le Yorkshire, au nord de l’Angleterre, région où l’on commence ses réponses par « Aye », où les moutons peuplent les collines et où les murets de pierres bordent les petites routes – un vrai paysage de carte postale, il ne manque plus que les rideaux en dentelle aux fenêtres et la fumée qui s’échappe par la cheminée.

    Les détectives sont Delilah Metcalfe et Samson O’Brien, tous deux de la petite ville (imaginaire) de Bruncliffe. Delilah est fraîchement divorcée et elle a ouvert l’Agence de Rencontre des Vallons, agence matrimoniale à l’activité pour le moins ironique quand on sait qu’elle n’a pas vu les infidélités de son mari. Tout ce qu’elle a gardé de son ancienne vie, ce sont des dettes, une entreprise de création de sites web qui a du mal à rapporter et Calimero, un braque de Weimar sujet à un syndrome d’abandon et des crises d’angoisse particulièrement sonores (qualifiées d’aussi bruyantes qu’une sirène d’alarmes anti-aérienne). Quant à Samson O’Brien, il revient à Bruncliffe au bout de quatorze ans d’absence, après un départ fracassant lors de la fête de baptême de son filleul Nathan Metcalfe. A Bruncliffe, tout le monde se souvient que Samson est parti après avoir frappé son père et volé sa moto, et qu’il n’a plus jamais donné de nouvelles, même au moment de la mort de Ryan Metcalfe, pourtant son meilleur ami et père de Nathan. Autant dire qu’il ne revient pas dans sa ville natale dans les meilleures conditions. On en tient pour preuve la droite magistrale que lui colle Delilah quand elle découvre que celui à qui elle a accepté de louer le bureau à l’étage en-dessous du sien va non seulement ouvrir l’Agence de Recherches des Vallons (deux « ARV » au même endroit, c’est une de trop) mais qu’il s’agit en plus de Samson O’Brien. Sauf que Delilah a besoin d’argent, que le banquier lui a laissé six mois de sursis et que Samson est prêt à payer six mois de loyer d’avance. Elle accepte de mauvaise grâce, contrairement à Calimero qui se sent tout à coup beaucoup moins angoissé en présence du nouveau locataire. Tout le monde s’interroge : pourquoi Samson est-il revenu à Bruncliffe après tant d’années à Londres, en agent infiltré au service de l’élite de la police ?

    J’aime beaucoup cette série parce qu’on s’y sent bien. Il n’y a pas de héros aux talents surhumains mais tous les personnages ont quelque chose d’attachant. Les personnages secondaires ont de l’épaisseur, une vraie vie et ils ne sont pas là uniquement pour servir de faire-valoir aux héros.

    Celle que je préfère, c’est bien sûr Ida Capstick, la femme de ménage des bureaux des deux agences et ancienne voisine de Samson quand Joseph O’Brien, son père, avait encore sa ferme. Ida est fidèle, loyale, intègre et généreuse. Elle rudoie tout le monde quand elle parle, s’adresse aux gens en leur parlant d’eux à la troisième personne, appelle Delilah « la gamine » et ne se laisse jamais impressionner. Elle est très pince-sans-rire, prépare un thé « fort à assommer un bœuf » et peut liquéfier une pierre rien qu’en la foudroyant du regard.

    Il y a aussi George, son frère, passionné de mécanique et de tracteurs, qui vit dans son monde mais qui conduit son Petit Gris comme personne quand il s’agit de sauver ses amis. Carol Kirby est la cousine d’Ida et une sérieuse rivale pour le statut de reine du ménage. A la stupéfaction de tout Bruncliffe, cette maîtresse femme parvient à conquérir le cœur de Clive Knowles, fermier reconnu pour son hygiène douteuse. Parfois, on rencontre sur la route ou dans les champs des moutons rose fuchsia. Une championne de tir à la carabine peut se cacher sous les traits d’une fermière débonnaire. La maison de retraite abrite un gang de retraités apprentis détectives toujours prêts à planquer à la Pâtisserie des Monts ou au pub de la Toison, dont le patron, Troy Murgatroyd, estime que commander un café plutôt qu’une pinte est le signe d’un déséquilibre psychologique certain. Le tableau ne serait pas complet sans un méchant, qui revêt ici le costume d’un promoteur immobilier trop propre sur lui pour être honnête.

    Il y a dix volumes, dont les titres commencent tous par « Rendez-vous avec… ». Dans le premier, Rendez-vous avec le crime, Samson revient au pays et ouvre son agence de détective privé qui a très rapidement un cas à traiter.

    L’enquête que je préfère est Rendez-vous avec la menace. C’est une perle d’humour anglais avec une construction au millimètre.

    Après un certain nombre d’aventures qui les ont conduits dans des situations toutes plus risquées les unes que les autres, Samson fait l’objet d’une menace mortelle. Delilah va devoir le protéger sans qu’il en sache rien et pour cela, elle a besoin de la mobilisation des habitants de Bruncliffe. Au début, personne ne souhaite réellement s’impliquer pour Samson, que tous continuent à voir comme celui qui a trahi et abandonné son meilleur ami, sa famille et son village, mais après les révélations de Joseph sur les causes réelles du départ de Samson, tout le monde va se mobiliser pour l’aider.

    Dans ce volume, Ida occupe une place centrale, c’est aussi pour cela qu’il a ma préférence. En plus, je trouve que l’autrice réussit vraiment sur les deux tableaux : à la fois elle ménage le suspense parce qu’on ne voit rien venir du dénouement et que les rebondissements s’enchaînent sans temps mort, et elle parvient à décrire des scènes complètement loufoques, comme celle de Barry de Plastic Fantastic avec son balai à franges qui me fait rire aux larmes. Il y a une intrigue policière, très construite et rythmée, qui sert d’armature et les scènes qui l’habillent sont racontées du point de vue des différents personnages, ce qui crée des décalages très drôles avec le sérieux de la situation.

    J’ai relu les dix épisodes à la suite, et c’était comme retrouver des vrais amis. C’est un sentiment très réconfortant d’appartenance, on sait qu’on va passer de bons moments en leur compagnie et qu’ils vont nous apporter beaucoup de joie.

  • « It was my steak Valance »

    (John Wayne, L’Homme qui tua Liberty Valance)

    J’aime bien les westerns. Je pense que mes premiers contacts avec l’Ouest américain doivent remonter à Laura Ingals et La Petite Maison dans la prairie, Lucky Luke, la série Bonanza que je regardais les après-midis d’été sur la 5 avec mon grand-père, et Il était une fois dans l’Ouest. Comme beaucoup de gens, j’ai été marquée par les yeux de Henry Fonda et même encore maintenant, il me fait frémir quand je tombe par hasard sur une rediffusion du film. La musique du début aussi suffit à me glacer. Les tresses de Laura Ingals sont beaucoup moins effrayantes, on sait qu’on ne risque rien avec les frères de Bonanza et je n’aime pas les westerns spaghetti.

    Plus tard, au collège, quand j’étais en 3ème2, j’ai eu un prof d’anglais extraordinaire, à qui je dois tout ce que je maîtrise de la langue anglaise y compris un accent abominable sorti de nulle part. Ce prof avait une manière d’enseigner totalement inédite pour l’époque (c’était à la fin des années 90) : pour l’essentiel, on travaillait à partir de films en VOST dont il nous faisait retrouver les dialogues, et c’était sur ce qu’il retranscrivait au tableau qu’on apprenait la langue, le vocabulaire, la grammaire. Il était passionné de civilisation américaine, fumait des Camel, portait des santiags, avait une moto et était fan de Bruce Springsteen. Pendant ses cours, on avait l’impression d’être dans un autre monde. Parmi les films sur lesquels on a travaillé, il y avait La Nuit du chasseur (où Robert Mitchum n’a rien à envier à Henry Fonda), Colors (avec Robert Duvall et Sean Penn en flics pris au milieu des guerres des gangs à Los Angeles – ce film n’est presque jamais rediffusé et c’est un tort) et surtout il y avait Silverado (pour voir la bande annonce, c’est par là : https://www.youtube.com/watch?v=DB7uyhNXhRQ).

    Silverado est parmi mes westerns préférés. Le film date de 1985 et il reprend les codes des westerns mais en les traitant avec des différences, en modifiant les clichés. La trame est classique : un méchant shérif règne sur une petite ville de l’Ouest et des cow-boys vont venir le chasser et rétablir la justice. Dans cet affrontement, on retrouve tous les éléments : shérif corrompu, héros au grand cœur et à la morale irréprochable, tenancière de saloon au caractère bien trempé, bande de brigands qui dépouillent un convoi de pionniers, jolie pionnière qui devient veuve, jeune femme pauvre tombée dans la prostitution, petit frère emprisonné à tort et condamné à la pendaison et joueur de cartes professionnel en beau costume. Mais à chaque fois on fait un pas de côté et on s’écarte du cliché (à part le shérif, qui reste fourbe du début à la fin) : les héros cherchent à se ranger dans une vie loin des aventures, la patronne de saloon est une femme minuscule et pleine de sagesse qui charme l’un des cow-boys, la prostituée n’a pas du tout l’intention de se sacrifier pour le rachat de son âme, les brigands se font avoir par un piège vieux comme le monde et sont tournés en ridicule, la jolie pionnière n’a rien d’une veuve éplorée et fragile mais elle entend bien mener sa vie comme elle le veut et sans mari, le petit frère va essayer de gagner en maturité sans grand succès et le joueur de cartes n’a plus autant de panache face à l’adversité.

    Ce film met à l’affiche des grands noms du cinéma : Scott Glenn, Kevin Kline, Danny Glover, Kevin Costner, Rosanna Arquette et surtout Linda Hunt.

    Elle joue le rôle de Stella, la tenancière du saloon. Toute petite, elle a su faire de sa taille un atout (comme dans cet extrait : https://www.youtube.com/watch?v=LKAgYqYqvzk) et elle déploie un charme terrible alors que son personnage n’a rien de séduisant.

    Quant à Kevin Costner, il a le rôle de Jake, le jeune frère de Emmett, interprété par Scott Glenn. C’est un rôle plutôt secondaire par rapport aux trois autres mais Costner a déjà de la présence. Il se trouve que c’est la même année que celle de ma 3ème que Danse avec les loups est sorti au cinéma. Mon prof y avait emmené tous ses 3ème, un samedi matin, pour aller voir le film en VO (preuve qu’il avait vraiment le feu sacré). Pour moi ça a été un choc. D’abord parce que Kevin Costner est le seul à rendre sexy le prénom Kevin (oui, je suis snob, j’avais prévenu) mais surtout parce que ça n’avait rien à voir avec les westerns que j’avais vus jusque là. Le film était à la hauteur d’hommes perdus dans des paysages immenses, dans un monde qu’on croyait connaître parce qu’il fait partie de l’histoire du cinéma et qu’on voyait d’un coup autrement. Le personnage de Dunbar n’est pas un héros à la John Wayne, il essaie juste de trouver sa voie dans monde nouveau et une vie nouvelle après que la guerre a détruit la sienne. Il part à la découverte d’autre chose en même temps que de lui-même. C’est un très beau récit initiatique, prenant et émouvant. J’ai vu ce film à 14 ans et je ne l’ai jamais revu depuis, j’ai beaucoup trop pleuré à la fin mais il a marqué mon goût pour le western.

    J’aime aussi beaucoup lire des westerns. En BD, je suis fan de Blueberry. Les textes sont très rédigés, on est presque dans du roman, avec en plus les images des paysages en cinémascope et technicolor. J’aime beaucoup la façon dont les Indiens sont abordés, dont leur histoire est retracée. Il y a toute une documentation très riche, aussi bien sur l’histoire de la conquête de l’Ouest qu’en civilisation, que l’on perçoit dans les détails des intrigues ou des dessins.

    Il y a aussi les romans du Grand Ouest américain des éditions Gallmeister. Elles ont un énorme catalogue de romans qui se passent dans les grandes Plaines, le Montana et le Wyoming. Parmi leurs titres je lis surtout des romans policiers, qui permettent d’être au plus près de la vie quotidienne, loin des images que l’on voit habituellement dans le cinéma. Parmi le catalogue de Gallmeister, j’ai particulièrement aimé les romans de William G. Tapply, Keith McCafferty et Craig Johnson.

    Ce sont trois univers différents, avec des styles propres à chacun et qui ont en commun d’avoir pour héros des hommes ancrés dans leur milieu et leur paysage, qui a un rôle de personnage à part entière. Chez Tapply et McCafferty, la pêche à la mouche et les rivières ont une place centrale. Chez Johnson, son shérif est entouré par la culture indienne, notamment avec son meilleur ami Henry Standing Bear qu’il surnomme l’Ours ou la Nation Cheyenne. Tous ces romans montrent une autre Amérique, avec ses difficultés, ses liens encombrants avec le passé, ses relations toujours complexes avec ceux que l’on continue à appeler les Indiens et qu’on enferme dans des réserves, ses laissés pour compte, ses petites villes au milieu de nulle part.

    Il y a une ambiance particulière dans ces romans, ils sont un peu râpeux comme une voix éraillée d’avoir chanté longtemps – comme des chansons de Bruce Springsteen.