Auteur : labouquineuse42

  • « It was my steak Valance »

    (John Wayne, L’Homme qui tua Liberty Valance)

    J’aime bien les westerns. Je pense que mes premiers contacts avec l’Ouest américain doivent remonter à Laura Ingals et La Petite Maison dans la prairie, Lucky Luke, la série Bonanza que je regardais les après-midis d’été sur la 5 avec mon grand-père, et Il était une fois dans l’Ouest. Comme beaucoup de gens, j’ai été marquée par les yeux de Henry Fonda et même encore maintenant, il me fait frémir quand je tombe par hasard sur une rediffusion du film. La musique du début aussi suffit à me glacer. Les tresses de Laura Ingals sont beaucoup moins effrayantes, on sait qu’on ne risque rien avec les frères de Bonanza et je n’aime pas les westerns spaghetti.

    Plus tard, au collège, quand j’étais en 3ème2, j’ai eu un prof d’anglais extraordinaire, à qui je dois tout ce que je maîtrise de la langue anglaise y compris un accent abominable sorti de nulle part. Ce prof avait une manière d’enseigner totalement inédite pour l’époque (c’était à la fin des années 90) : pour l’essentiel, on travaillait à partir de films en VOST dont il nous faisait retrouver les dialogues, et c’était sur ce qu’il retranscrivait au tableau qu’on apprenait la langue, le vocabulaire, la grammaire. Il était passionné de civilisation américaine, fumait des Camel, portait des santiags, avait une moto et était fan de Bruce Springsteen. Pendant ses cours, on avait l’impression d’être dans un autre monde. Parmi les films sur lesquels on a travaillé, il y avait La Nuit du chasseur (où Robert Mitchum n’a rien à envier à Henry Fonda), Colors (avec Robert Duvall et Sean Penn en flics pris au milieu des guerres des gangs à Los Angeles – ce film n’est presque jamais rediffusé et c’est un tort) et surtout il y avait Silverado (pour voir la bande annonce, c’est par là : https://www.youtube.com/watch?v=DB7uyhNXhRQ).

    Silverado est parmi mes westerns préférés. Le film date de 1985 et il reprend les codes des westerns mais en les traitant avec des différences, en modifiant les clichés. La trame est classique : un méchant shérif règne sur une petite ville de l’Ouest et des cow-boys vont venir le chasser et rétablir la justice. Dans cet affrontement, on retrouve tous les éléments : shérif corrompu, héros au grand cœur et à la morale irréprochable, tenancière de saloon au caractère bien trempé, bande de brigands qui dépouillent un convoi de pionniers, jolie pionnière qui devient veuve, jeune femme pauvre tombée dans la prostitution, petit frère emprisonné à tort et condamné à la pendaison et joueur de cartes professionnel en beau costume. Mais à chaque fois on fait un pas de côté et on s’écarte du cliché (à part le shérif, qui reste fourbe du début à la fin) : les héros cherchent à se ranger dans une vie loin des aventures, la patronne de saloon est une femme minuscule et pleine de sagesse qui charme l’un des cow-boys, la prostituée n’a pas du tout l’intention de se sacrifier pour le rachat de son âme, les brigands se font avoir par un piège vieux comme le monde et sont tournés en ridicule, la jolie pionnière n’a rien d’une veuve éplorée et fragile mais elle entend bien mener sa vie comme elle le veut et sans mari, le petit frère va essayer de gagner en maturité sans grand succès et le joueur de cartes n’a plus autant de panache face à l’adversité.

    Ce film met à l’affiche des grands noms du cinéma : Scott Glenn, Kevin Kline, Danny Glover, Kevin Costner, Rosanna Arquette et surtout Linda Hunt.

    Elle joue le rôle de Stella, la tenancière du saloon. Toute petite, elle a su faire de sa taille un atout (comme dans cet extrait : https://www.youtube.com/watch?v=LKAgYqYqvzk) et elle déploie un charme terrible alors que son personnage n’a rien de séduisant.

    Quant à Kevin Costner, il a le rôle de Jake, le jeune frère de Emmett, interprété par Scott Glenn. C’est un rôle plutôt secondaire par rapport aux trois autres mais Costner a déjà de la présence. Il se trouve que c’est la même année que celle de ma 3ème que Danse avec les loups est sorti au cinéma. Mon prof y avait emmené tous ses 3ème, un samedi matin, pour aller voir le film en VO (preuve qu’il avait vraiment le feu sacré). Pour moi ça a été un choc. D’abord parce que Kevin Costner est le seul à rendre sexy le prénom Kevin (oui, je suis snob, j’avais prévenu) mais surtout parce que ça n’avait rien à voir avec les westerns que j’avais vus jusque là. Le film était à la hauteur d’hommes perdus dans des paysages immenses, dans un monde qu’on croyait connaître parce qu’il fait partie de l’histoire du cinéma et qu’on voyait d’un coup autrement. Le personnage de Dunbar n’est pas un héros à la John Wayne, il essaie juste de trouver sa voie dans monde nouveau et une vie nouvelle après que la guerre a détruit la sienne. Il part à la découverte d’autre chose en même temps que de lui-même. C’est un très beau récit initiatique, prenant et émouvant. J’ai vu ce film à 14 ans et je ne l’ai jamais revu depuis, j’ai beaucoup trop pleuré à la fin mais il a marqué mon goût pour le western.

    J’aime aussi beaucoup lire des westerns. En BD, je suis fan de Blueberry. Les textes sont très rédigés, on est presque dans du roman, avec en plus les images des paysages en cinémascope et technicolor. J’aime beaucoup la façon dont les Indiens sont abordés, dont leur histoire est retracée. Il y a toute une documentation très riche, aussi bien sur l’histoire de la conquête de l’Ouest qu’en civilisation, que l’on perçoit dans les détails des intrigues ou des dessins.

    Il y a aussi les romans du Grand Ouest américain des éditions Gallmeister. Elles ont un énorme catalogue de romans qui se passent dans les grandes Plaines, le Montana et le Wyoming. Parmi leurs titres je lis surtout des romans policiers, qui permettent d’être au plus près de la vie quotidienne, loin des images que l’on voit habituellement dans le cinéma. Parmi le catalogue de Gallmeister, j’ai particulièrement aimé les romans de William G. Tapply, Keith McCafferty et Craig Johnson.

    Ce sont trois univers différents, avec des styles propres à chacun et qui ont en commun d’avoir pour héros des hommes ancrés dans leur milieu et leur paysage, qui a un rôle de personnage à part entière. Chez Tapply et McCafferty, la pêche à la mouche et les rivières ont une place centrale. Chez Johnson, son shérif est entouré par la culture indienne, notamment avec son meilleur ami Henry Standing Bear qu’il surnomme l’Ours ou la Nation Cheyenne. Tous ces romans montrent une autre Amérique, avec ses difficultés, ses liens encombrants avec le passé, ses relations toujours complexes avec ceux que l’on continue à appeler les Indiens et qu’on enferme dans des réserves, ses laissés pour compte, ses petites villes au milieu de nulle part.

    Il y a une ambiance particulière dans ces romans, ils sont un peu râpeux comme une voix éraillée d’avoir chanté longtemps – comme des chansons de Bruce Springsteen.

  • J’suis snob

    (Et non Boris, ce n’est pas bath.)

    Ou plutôt je l’ai été dans mes lectures. Beaucoup. Trop. Je pense qu’à 18 ans j’étais une peste insupportable. Pour moi il y avait deux catégories de livres : les Bons et les Autres. Les Bons, c’étaient ceux qui étaient reconnus par la presse et la critique, mais attention, pas n’importe lesquelles, principalement Télérama et le Nouvel Obs (les Autres, c’est-à-dire le diable, c’était tout le reste). À ma décharge, mon prof de français de 1ère avait raté sa vocation de pilier de terrasse à Saint-Germain-des-Prés et il en gardait une forme de nostalgie, il ne jurait que par le « Masque et la Plume », Duras et Glenn Gould, et il faisait régulièrement une descente dans nos classeurs de cours pour vérifier si on faisait bien notre collecte d’articles culturels, de critiques littéraires ou de comptes rendus de spectacles. Ensuite, j’ai été en classe prépa littéraire pendant deux ans, autant dire que ça n’a pas arrangé mon cas. J’étais le genre de fille qui pouvait passer des heures au café du coin, enveloppée d’un brouillard de fumée de Gauloises rouges, à disserter sans fin sur des sujets aussi définitifs que « Breton avait-il raison d’exclure Artaud du mouvement surréaliste ? » ou « Rousseau a écrit l’Emile alors qu’il avait abandonné ses enfants, mais quand on sait que Voltaire avait des investissements financiers dans le commerce triangulaire, peut-il se permettre de donner des leçons de morale ? » Avec les autres élèves de ma classe, on méprisait ceux de Maths Spé que l’on considérait comme des hommes des cavernes ignares et analphabètes.

    Mes études ont ensuite pris une inflexion un peu différente puisque je suis passée de Lettres Modernes à Lettres Classiques. La différence ? L’étude du latin et du grec ancien. Pourquoi ? J’ai craqué le jour où mon prof de lettres en Khâgne nous a fait une théorie sur la signature de Paul Valéry, dont le Y prolongé représentait « la verticalité du stylo sur l’horizontalité de la page ». J’ai trouvé cette explication complètement plumeau et je me suis dit que si on pouvait raconter n’importe quoi sans ciller, j’avais atteint ma limite et qu’il me fallait quelque chose de plus rigoureux, et la grammaire latine ne trompe pas. J’ai malgré tout poursuivi des études de lettres, les pieds sur terre avec les langues anciennes mais toujours la tête dans les nuages avec les cours de littérature.

    Les changements sont arrivés, et violemment, avec l’entrée dans la vraie vie, c’est-à-dire la vie professionnelle. Me retrouver face à une classe de 28 élèves de 6ème, dont la préoccupation principale n’était pas le « schéma actantiel » (véridique, c’était au programme, quel enfer) mais comment savoir si un verbe en -ir est du 2ème ou du 3ème groupe (c’est s’il fait -issons ou -ons avec « nous »), a été un véritable choc culturel. Peu à peu, j’ai dû m’adapter au public que j’avais, qui prenait souvent la lecture pour une punition et qui, pour la plupart, demandait si le livre qu’il fallait lire existait aussi en film. Heureusement, il y a eu plein de moments de grâce : un petit Nicolas, très dyslexique, qui s’est passionné pour l’Egypte ancienne ; Gokan qui était fasciné par le personnage de Jean Valjean alors qu’on parlait à peine français chez lui ; Camille qui avait adoré Cyrano alors que Ebru hurlait à la mort après avoir vu l’adaptation parce qu’il n’y avait pas de saison deux ; Louise qui a demandé à lire Au Revoir là-haut

    Mais surtout, il y avait les parents, ceux qui venaient aux réunions avec les profs et qui disaient, désespérés : « Il / Elle ne lit pas, je ne sais pas quoi faire, pourtant je lui achète des livres, mais il n’aime que les mangas / elle n’aime que les histoires d’amour » (et rarement le contraire). Ma réponse dans ce cas-là : on s’en moque. Complètement. Ça n’a aucune importance. Le tout, c’est d’ouvrir un livre, d’avoir cette curiosité là. Votre enfant ne lit pas Zola ou Victor Hugo ? Il le lira plus tard. Tant qu’il lit des choses qui lui plaisent, qui l’intéressent, c’est tout ce qui compte. Comme disait un ami : « Il n’y a pas de grande ou de petite porte d’entrée en littérature, le tout c’est d’y entrer. »

    Pendant très longtemps, j’ai cru qu’il y avait la bonne littérature et l’autre, celle que l’on méprise ou que l’on n’admet lire qu’avec la précaution oratoire de « Haaaaan, c’est trop nuuuul, j’adooooore ». Je pense qu’il y a beaucoup de romans que j’ai lus et prétendu aimer par snobisme, parce que leur auteur était célèbre auprès d’une certaine presse, ou qu’il bénéficiait d’une aura ou d’une réputation qui le classait dans la bonne catégorie (du moins celle que je considérais comme telle). Maintenant j’essaie de me défaire de ce réflexe consistant à juger, même si je suis encore bien loin d’y arriver. J’essaie de chasser de mes habitudes de langage les phrases du type « Ça ne va pas chercher très loin mais ça se lit bien » ou « C’est pas de la grande littérature mais on passe un bon moment » ou le fameux « Haaaaan, c’est trop nuuuul, j’adooooore ». La lecture et la littérature sont le terrain de nos contradictions, c’est ce qui les rend si intéressantes.

    Je suis une lectrice qui relit Proust et qui va aussi relire les dix volumes des Détectives du Yorkshire, et je le vis très bien.

  • Relire ou ne pas relire ? Là n’est pas la question

    J’aime bien relire les livres qui m’ont plu. On m’a demandé, un jour : « Pourquoi tu relis ce que tu as déjà lu ? Il y a tellement d’autres livres à découvrir. » Certes. Mais l’un n’empêche pas l’autre, heureusement.

    A mon sens, il y a plusieurs types de relectures. Parfois, je tombe sur des romans qui me saisissent. Je les lis à toute allure parce que je veux savoir comment ils se terminent, à tout prix, quitte à éteindre à 4 heures du matin, quitte à oublier les grandes lignes de l’intrigue, quitte à en loucher et en avoir mal à la tête. Aucune importance : il faut que j’arrive au dénouement et tout ce qu’il y a autour de moi disparaît. Ce sont des lectures qui m’absorbent complètement, que j’effectue comme un sprint, sans lever le nez. Quand j’ai fini, je range le livre sur une étagère, je laisse reposer ce que j’ai lu, et je le reprends plus tard, cette fois-ci en me donnant le temps d’y aller lentement. Pour cette deuxième lecture, j’en profite parce que je ne suis plus dans l’urgence de connaître la fin. Je lis avec le plaisir d’être dans un terrain un peu plus connu et balisé, et cette fois je peux prendre le temps de m’attarder sur l’intrigue, les rebondissements, les personnages. Les romans de Jo Nesbø me font tout le temps ça : une première découverte, à toute allure, pour savoir ; une autre lecture plus tard, pour le seul plaisir de voir les détails de la construction de l’intrigue et le moment où elle m’a piégée. Viendront ensuite d’autres relectures, parce que je ne sais pas quoi lire d’autre, parce que rien ne m’inspire sur le moment, par confort ou simplement pour la certitude que ce que je vais lire me plaira. Ces romans là sont comme des chemins qu’on a empruntés à plusieurs reprises et qu’on a toujours plaisir à parcourir.

    Il y a aussi les relectures d’adulte, mais celles-là, je ne les conseille pas parce qu’elles sont souvent décevantes. J’avais adoré L’Ecume des jours quand j’avais 15 ans (forcément), j’avais été enthousiasmée par l’univers onirique, le style, tout ce que Vian avait créé d’étrange et d’inattendu. Devenue adulte, j’avais le souvenir d’une découverte émerveillée et j’ai voulu relire le roman, peu de temps après son adaptation au cinéma. J’ai été déçue ! et triste d’être déçue. Je ne retrouvais rien de la magie qui m’avait tellement enchantée, je n’avais plus cette joie de la découverte – j’étais sans doute trop adulte pour la fraîcheur de Vian et ça m’a rendue triste pour ce roman que j’avais tant aimé. La même chose s’est produite avec Gatsby le Magnifique, j’ai peiné à le finir et sa relecture m’a laissée mélancolique. Même chose avec Le Grand Meaulnes. Tous ces livres sont sans doute liés à l’enthousiasme de l’adolescence, ce sont les premiers que l’on considère comme sérieux, ce sont nos portes d’entrée dans un autre âge de lecteur . Je préfère oublier ces secondes lectures et rester sur le bon souvenir des premières. Ou alors je les lirai une troisième fois, quand je serai très vieille et dans un âge plus sensible aux émotions de ces romans aimés des décennies avant.

    J’ai aussi des relectures régulières, celles où je suis contente de retrouver les personnages, comme ces amis qu’on voit moins mais qu’on garde toujours présents dans notre affection. On les a perdus de vue pendant quelque temps et quand on les revoit, on découvre des nouveautés, on remarque des choses auxquelles on n’avait jamais prêté attention auparavant et ça nous rend tout content. En ce moment, je relis pour la quatrième ou cinquième fois La Défense Lincoln. Jusqu’à présent, je lisais ce roman pour son intrigue, son retournement. C’est seulement là que je suis frappée par le style de Connelly, la façon dont il fait parler son narrateur. Mickey Haller est un baratineur, son boulot c’est la tchatche, il est constamment en mouvement, dans le déplacement, l’énergie, et l’écriture de Connelly colle à ça. Ses phrases avancent, le récit ne fait pas de pause, les pensées non plus ; on passe d’une chose à l’autre à la même allure que Mickey Haller. Je n’y avais pas été sensible lors de mes lectures précédentes et c’est comme si je lisais un texte identique et en même temps un peu différent. Ça me donne une autre manière d’aborder le texte, ce genre d’expérience est toujours joyeux et je suis très contente de renouer connaissance avec Mickey Haller de cette manière.

    Alors lire ou relire, qu’importe !

  • Sense or sensibility ?

    Je pense que les plus mauvais cours que j’ai faits, quand j’enseignais, étaient ceux sur la poésie. Ils étaient tout bonnement catastrophiques. Moi qui aime l’écriture poétique pour sa capacité d’évocation et de création, les sentiments et les impressions qu’elle suscite, les mondes qu’elle crée, ce qu’elle peut aller chercher ou provoquer en nous – c’était prodigieux de voir à quel point j’étais incapable de transmettre cela. A la place, les poèmes devenaient des prétextes à des catalogues de figures de style, les textes étaient des squelettes dépourvus de chair et de densité et Baudelaire, depuis de l’Au-delà, devait tenter de m’exorciser à l’absinthe. C’était d’un ennui à périr.

    Le paradoxe, quand son suit des études de lettres et que l’on enseigne ensuite le français, c’est que l’on parle très peu de la notion de plaisir du lecteur. On se concentre surtout sur les aspects techniques de l’écriture, la façon dont l’auteur a composé son textes, les échos avec d’autres œuvres, d’autres périodes. On parle des différents courants littéraires, des influences, des circonstances historiques qui ont entouré la naissance d’un texte ou l’émergence d’un auteur.

    Bien sûr, il est toujours nécessaire de remettre les choses dans leur contexte socio-historique et culturel parce que sinon certaines données nous échappent. Il est toujours passionnant de se plonger dans une époque, un milieu, une filiation artistique, un courant de pensée, parce qu’une œuvre quelle qu’elle soit n’est jamais hors-sol et que l’on est toujours tributaire, dans le processus de création, de ceux qui nous précédés. Je ne regrette rien de toutes ces heures de cours passées à écouter des professeurs qui faisaient revivre le passé et il est certain que sans eux, je n’aurais rien compris à la moitié de ce que j’ai lu.

    Ce qui me dérange davantage, c’est quand l’explication et l’interprétation deviennent prétexte à une virtuosité dont l’utilité ne s’impose pas et fini par assécher totalement le texte. J’ai des souvenirs de séances de ce type-là quand j’étais en prépa littéraire. En Khâgne, il y avait au programme un conte philosophique de Voltaire. Un des élèves avait une étude de texte à présenter et pour la faire, il a utilisé une méthode mise au point par Roland Barthes dans S/Z et appliquée à une nouvelle de Balzac. C’était une explication très abstraite, qui passait l’extrait de Voltaire à la moulinette des six codes qui constituaient, selon Barthes, les moyens d’interprétation. Je me rappelle qu’au bout de cinq minutes de ce numéro de cirque qui faisait se pâmer d’extase mon prof de lettres qui criait au génie, j’avais décroché. Mais de quoi parlait-on ? Jamais de ce qui était plaisant dans le texte, jamais des émotions qu’il pouvait susciter. J’avais l’impression que l’analyse que proposait cet étudiant aurait pu s’appliquer à n’importe quel auteur et j’avais trouvé ce constat déprimant. Je me suis rendu compte que l’on pouvait être un excellent technicien et totalement dépourvu de sensibilité.

    Plus tard, quand je suis entrée à l’Université, j’ai eu des professeurs insensibles au vernis de ce que je trouvais de l’esbrouffe et n’étaient pas dupes de la vanité du brassage d’air. L’un d’eux, poliment excédé, avait un jour commenté la prestation d’une étudiante d’un : « Un texte ne fonctionne pas, ce sont les moteurs à explosion qui fonctionnent. De même, un texte ne véhicule rien du tout, la littérature n’est pas une compagnie d’autobus. »

    Bien des années après, je suis très heureuse des études que j’ai pu suivre. J’y ai appris beaucoup de choses, découvert des auteurs dont je ne soupçonnais pas l’existence. J’ai aussi eu la chance d’avoir des professeurs qui étaient des puits de sciences et qui gardaient le même enthousiasme et la même humilité pour expliquer pourquoi tel passage, écrit comme il l’était, était beau et pourquoi il suscitait une telle émotion à leurs yeux de lecteur. L’un d’entre eux frémissait d’émotion à nous parler du « double tintement timide, ovale et doré de la clochette » qui annonce l’arrivée de Swann dans le jardin de Combray, chez Proust. Un tintement n’a ni timidité ni forme ni couleur, mais l’expression est unique et si belle et elle incarne tellement l’état d’âme et l’émotion du personnage à ce moment-là, qu’elle ne peut que nous bouleverser par son évidence, sa simplicité et sa beauté.

    Il m’a fallu beaucoup de temps pour réapprendre à lire, c’est-à-dire lire sans le filtre de l’analyse, et lire pour le plaisir du texte et des mots et pour les émotions qu’ils éveillent. Une autrice qui m’a de nouveau procuré de sincères sensations de lectrice est Cécile Coulon, avec ses poèmes puis ses romans. Je ne saurais pas expliquer comment elle écrit ses textes et à vrai dire, je m’en moque parce que ce n’est pas ce que je cherche. Ce que je sais, en revanche, c’est que quand je la lis, il y a souvent des images qui me viennent à l’esprit, de manière inexplicable, presque l’impression de pouvoir sentir ses paysages et d’éprouver leurs matières, et c’est ce qui me rend profondément heureuse à sa lecture.

  • Comment tout a commencé

    La légende paternelle veut que je n’aie jamais tenu un livre à l’envers, avant même de savoir lire. Je pense qu’elle est exagérée par l’amour parental mais j’aime bien cette histoire. A la maternelle, j’avais envie d’apprendre à lire, surtout parce que j’aimais les livres que nous montrait la maîtresse et que moi aussi je voulais les toucher et voir ce qu’ils contenaient pour, à mon tour, le montrer aux autres. Je trouvais que les livres étaient des objets très mystérieux. Alors ma mère a acheté un tableau effaçable et des feutres et le soir, avant de m’endormir, j’apprenais les lettres et les syllabes. Petit à petit j’ai su déchiffrer et à l’entrée au CP je reconnaissais les mots d’exemples sur les panneaux des lettres et des sons affichés dans la classe. J’avais des difficultés avec le prénom « Colette » du livre de lecture parce que je ne connaissais pas la sonorité de -ette (mais depuis j’ai Gabrielle-Sidonie dans ma vie et ça va beaucoup mieux).

    Le déclic a eu lieu avec Oui-Oui : cette fois, au lieu du seul déchiffrage j’ai su ajouter du sens, et j’ai pu aller au-delà de ce qui était imprimé sur la page – un au-delà dont je ne suis jamais revenue. A la lecture de Oui-Oui au Pays des jouets, le monde de l’imaginaire s’est ouvert. C’était comme si j’étais entrée physiquement dans l’histoire, comme si je vivais dans les illustrations qui ponctuaient le livre. D’un coup, le monde réel autour de moi avait disparu et j’étais dans celui de Oui-Oui. Le salon de mes grands-parents, ma chambre, la maison à la campagne, tout cela n’existait plus ; à la place, je me trouvais dans la maison-champignon de Potiron, l’ami de Oui-Oui. Je ne me souviens pas de la description exacte de cette maison mais je me rappelle son atmosphère paisible, chaleureuse et accueillante. Dans mon esprit, Potiron, Oui-Oui et leurs amis devaient y boire du thé ou du chocolat et manger des gâteaux devant la cheminée. Je rêvais de vivre dans cette maison et à partir de là, toutes mes constructions en Lego s’en sont inspirées (et aussi de la petite maison dans la prairie de Laura Ingals). Je crois que je ne me suis jamais complètement remise de ce choc, de cette sensation initiale de basculer dans un autre monde qui, pour moi, existait vraiment. Plus j’ai su lire Oui-Oui et plus je me suis inventé à mon tour des histoires, au Pays des Jouets d’abord, puis dans tous les livres que j’ai été capable de lire.

    En grandissant, j’ai parcouru le monde avec Tintin et appris des tas de jurons avec le Capitaine Haddock ; j’ai défié les Romains avec Astérix ; je me suis efforcée d’être une petite fille modèle avec Camille et Madeleine de Fleurville pour ne pas endurer les malheurs de Sophie ; j’ai joué dans la cour avec le Petit Nicolas et ses copains ; j’ai résolu des enquêtes et des mystères avec Alice la détective.

    Je me suis fait des amis pour la vie, qui m’ont toujours accompagnée, aidée, écoutée, conseillée. Gaston Lagaffe est mon modèle d’ingéniosité depuis mes 7 ans, je l’admire pour ses inventions, sa sagesse, son art de la sieste, son chat, sa mouette rieuse, Cheese et Bubulle, et bien sûr ses amis et la rédaction du Journal de Spirou. Je me suis longtemps prise pour la cinquième sœur (cachée) de Meg, Jo, Beth et Amy. Je leur ai beaucoup parlé, raconté mes journées d’école puis de collège ; j’ai frémi aux cheveux coupés de Jo, à la chute d’Amy dans la rivière gelée, à la rencontre de Beth avec le grand-père de Laurie, aux tentatives de Meg de se faire accepter d’un monde qui n’est pas le sien ni celui de ses sœurs. J’ai été l’une ou l’autre, selon les périodes et les circonstances. D’ailleurs les sœurs March ne sont jamais bien loin de moi quand l’hiver commence, que Noël approche et que Marmie va leur offrir le livre qui va les guider tout au long d’une année que l’on va passer avec elles.

    Au lycée, puis au cours des mes études, il y a eu la découverte des auteurs que l’on définit comme classiques et des écrivains que l’on appelle grands. Pour moi, ça a été Laclos, à l’origine de mon goût (jamais démenti depuis) pour la littérature du XVIIIe siècle ; Proust, dont l’écriture poétique va et vient comme la mer sur le rivage de Balbec ; Antonin Artaud et son incandescence hallucinée ; Steinbeck et ses airs de bluegrass ; Baudelaire et Rimbaud, tellement mauvais garçons ; Beauvoir, qui m’a appris que même une jeune fille rangée pouvait devenir et être tout ce qu’elle voulait, à commencer par être libre. Il y en a eu tant d’autres encore : David Lodge, Kundera, Enki Bilal, Desproges, Colette, Tolkien, Sartre, Zweig, Hesse. Et ceux de ma vie d’adulte : Fred Vargas, Jean-François Parot, P. G. Wodehouse, Jane Austen, Cécile Coulon, Virginie Despentes, Mona Chollet, Pasolini… Et la poésie, parce qu’elle aide à vivre et à faire ce pas de côté qui permet de respirer quand l’existence se fait trop pesante.

    C’est un monde infini, où il y a toujours de nouveaux auteurs à rencontrer, de nouvelles histoires à lire, des univers à découvrir. Ce qui compte, c’est retrouver ce sentiment initial d’émerveillement, cette sensation d’entrer dans un autre monde, dans lequel j’ai une place et où des gens nouveaux m’attendent. Je pense que, depuis que je suis entrée chez Potiron, je n’en suis jamais vraiment sortie.

    Quand je lis un livre, c’est le seul critère qui vaille : est-ce que je me sens dans un fauteuil chez Potiron ? Si la réponse est oui, alors c’est parti.