Mois : mars 2026

  • « It was my steak Valance »

    (John Wayne, L’Homme qui tua Liberty Valance)

    J’aime bien les westerns. Je pense que mes premiers contacts avec l’Ouest américain doivent remonter à Laura Ingals et La Petite Maison dans la prairie, Lucky Luke, la série Bonanza que je regardais les après-midis d’été sur la 5 avec mon grand-père, et Il était une fois dans l’Ouest. Comme beaucoup de gens, j’ai été marquée par les yeux de Henry Fonda et même encore maintenant, il me fait frémir quand je tombe par hasard sur une rediffusion du film. La musique du début aussi suffit à me glacer. Les tresses de Laura Ingals sont beaucoup moins effrayantes, on sait qu’on ne risque rien avec les frères de Bonanza et je n’aime pas les westerns spaghetti.

    Plus tard, au collège, quand j’étais en 3ème2, j’ai eu un prof d’anglais extraordinaire, à qui je dois tout ce que je maîtrise de la langue anglaise y compris un accent abominable sorti de nulle part. Ce prof avait une manière d’enseigner totalement inédite pour l’époque (c’était à la fin des années 90) : pour l’essentiel, on travaillait à partir de films en VOST dont il nous faisait retrouver les dialogues, et c’était sur ce qu’il retranscrivait au tableau qu’on apprenait la langue, le vocabulaire, la grammaire. Il était passionné de civilisation américaine, fumait des Camel, portait des santiags, avait une moto et était fan de Bruce Springsteen. Pendant ses cours, on avait l’impression d’être dans un autre monde. Parmi les films sur lesquels on a travaillé, il y avait La Nuit du chasseur (où Robert Mitchum n’a rien à envier à Henry Fonda), Colors (avec Robert Duvall et Sean Penn en flics pris au milieu des guerres des gangs à Los Angeles – ce film n’est presque jamais rediffusé et c’est un tort) et surtout il y avait Silverado (pour voir la bande annonce, c’est par là : https://www.youtube.com/watch?v=DB7uyhNXhRQ).

    Silverado est parmi mes westerns préférés. Le film date de 1985 et il reprend les codes des westerns mais en les traitant avec des différences, en modifiant les clichés. La trame est classique : un méchant shérif règne sur une petite ville de l’Ouest et des cow-boys vont venir le chasser et rétablir la justice. Dans cet affrontement, on retrouve tous les éléments : shérif corrompu, héros au grand cœur et à la morale irréprochable, tenancière de saloon au caractère bien trempé, bande de brigands qui dépouillent un convoi de pionniers, jolie pionnière qui devient veuve, jeune femme pauvre tombée dans la prostitution, petit frère emprisonné à tort et condamné à la pendaison et joueur de cartes professionnel en beau costume. Mais à chaque fois on fait un pas de côté et on s’écarte du cliché (à part le shérif, qui reste fourbe du début à la fin) : les héros cherchent à se ranger dans une vie loin des aventures, la patronne de saloon est une femme minuscule et pleine de sagesse qui charme l’un des cow-boys, la prostituée n’a pas du tout l’intention de se sacrifier pour le rachat de son âme, les brigands se font avoir par un piège vieux comme le monde et sont tournés en ridicule, la jolie pionnière n’a rien d’une veuve éplorée et fragile mais elle entend bien mener sa vie comme elle le veut et sans mari, le petit frère va essayer de gagner en maturité sans grand succès et le joueur de cartes n’a plus autant de panache face à l’adversité.

    Ce film met à l’affiche des grands noms du cinéma : Scott Glenn, Kevin Kline, Danny Glover, Kevin Costner, Rosanna Arquette et surtout Linda Hunt.

    Elle joue le rôle de Stella, la tenancière du saloon. Toute petite, elle a su faire de sa taille un atout (comme dans cet extrait : https://www.youtube.com/watch?v=LKAgYqYqvzk) et elle déploie un charme terrible alors que son personnage n’a rien de séduisant.

    Quant à Kevin Costner, il a le rôle de Jake, le jeune frère de Emmett, interprété par Scott Glenn. C’est un rôle plutôt secondaire par rapport aux trois autres mais Costner a déjà de la présence. Il se trouve que c’est la même année que celle de ma 3ème que Danse avec les loups est sorti au cinéma. Mon prof y avait emmené tous ses 3ème, un samedi matin, pour aller voir le film en VO (preuve qu’il avait vraiment le feu sacré). Pour moi ça a été un choc. D’abord parce que Kevin Costner est le seul à rendre sexy le prénom Kevin (oui, je suis snob, j’avais prévenu) mais surtout parce que ça n’avait rien à voir avec les westerns que j’avais vus jusque là. Le film était à la hauteur d’hommes perdus dans des paysages immenses, dans un monde qu’on croyait connaître parce qu’il fait partie de l’histoire du cinéma et qu’on voyait d’un coup autrement. Le personnage de Dunbar n’est pas un héros à la John Wayne, il essaie juste de trouver sa voie dans monde nouveau et une vie nouvelle après que la guerre a détruit la sienne. Il part à la découverte d’autre chose en même temps que de lui-même. C’est un très beau récit initiatique, prenant et émouvant. J’ai vu ce film à 14 ans et je ne l’ai jamais revu depuis, j’ai beaucoup trop pleuré à la fin mais il a marqué mon goût pour le western.

    J’aime aussi beaucoup lire des westerns. En BD, je suis fan de Blueberry. Les textes sont très rédigés, on est presque dans du roman, avec en plus les images des paysages en cinémascope et technicolor. J’aime beaucoup la façon dont les Indiens sont abordés, dont leur histoire est retracée. Il y a toute une documentation très riche, aussi bien sur l’histoire de la conquête de l’Ouest qu’en civilisation, que l’on perçoit dans les détails des intrigues ou des dessins.

    Il y a aussi les romans du Grand Ouest américain des éditions Gallmeister. Elles ont un énorme catalogue de romans qui se passent dans les grandes Plaines, le Montana et le Wyoming. Parmi leurs titres je lis surtout des romans policiers, qui permettent d’être au plus près de la vie quotidienne, loin des images que l’on voit habituellement dans le cinéma. Parmi le catalogue de Gallmeister, j’ai particulièrement aimé les romans de William G. Tapply, Keith McCafferty et Craig Johnson.

    Ce sont trois univers différents, avec des styles propres à chacun et qui ont en commun d’avoir pour héros des hommes ancrés dans leur milieu et leur paysage, qui a un rôle de personnage à part entière. Chez Tapply et McCafferty, la pêche à la mouche et les rivières ont une place centrale. Chez Johnson, son shérif est entouré par la culture indienne, notamment avec son meilleur ami Henry Standing Bear qu’il surnomme l’Ours ou la Nation Cheyenne. Tous ces romans montrent une autre Amérique, avec ses difficultés, ses liens encombrants avec le passé, ses relations toujours complexes avec ceux que l’on continue à appeler les Indiens et qu’on enferme dans des réserves, ses laissés pour compte, ses petites villes au milieu de nulle part.

    Il y a une ambiance particulière dans ces romans, ils sont un peu râpeux comme une voix éraillée d’avoir chanté longtemps – comme des chansons de Bruce Springsteen.