J’suis snob

(Et non Boris, ce n’est pas bath.)

Ou plutôt je l’ai été dans mes lectures. Beaucoup. Trop. Je pense qu’à 18 ans j’étais une peste insupportable. Pour moi il y avait deux catégories de livres : les Bons et les Autres. Les Bons, c’étaient ceux qui étaient reconnus par la presse et la critique, mais attention, pas n’importe lesquelles, principalement Télérama et le Nouvel Obs (les Autres, c’est-à-dire le diable, c’était tout le reste). À ma décharge, mon prof de français de 1ère avait raté sa vocation de pilier de terrasse à Saint-Germain-des-Prés et il en gardait une forme de nostalgie, il ne jurait que par le « Masque et la Plume », Duras et Glenn Gould, et il faisait régulièrement une descente dans nos classeurs de cours pour vérifier si on faisait bien notre collecte d’articles culturels, de critiques littéraires ou de comptes rendus de spectacles. Ensuite, j’ai été en classe prépa littéraire pendant deux ans, autant dire que ça n’a pas arrangé mon cas. J’étais le genre de fille qui pouvait passer des heures au café du coin, enveloppée d’un brouillard de fumée de Gauloises rouges, à disserter sans fin sur des sujets aussi définitifs que « Breton avait-il raison d’exclure Artaud du mouvement surréaliste ? » ou « Rousseau a écrit l’Emile alors qu’il avait abandonné ses enfants, mais quand on sait que Voltaire avait des investissements financiers dans le commerce triangulaire, peut-il se permettre de donner des leçons de morale ? » Avec les autres élèves de ma classe, on méprisait ceux de Maths Spé que l’on considérait comme des hommes des cavernes ignares et analphabètes.

Mes études ont ensuite pris une inflexion un peu différente puisque je suis passée de Lettres Modernes à Lettres Classiques. La différence ? L’étude du latin et du grec ancien. Pourquoi ? J’ai craqué le jour où mon prof de lettres en Khâgne nous a fait une théorie sur la signature de Paul Valéry, dont le Y prolongé représentait « la verticalité du stylo sur l’horizontalité de la page ». J’ai trouvé cette explication complètement plumeau et je me suis dit que si on pouvait raconter n’importe quoi sans ciller, j’avais atteint ma limite et qu’il me fallait quelque chose de plus rigoureux, et la grammaire latine ne trompe pas. J’ai malgré tout poursuivi des études de lettres, les pieds sur terre avec les langues anciennes mais toujours la tête dans les nuages avec les cours de littérature.

Les changements sont arrivés, et violemment, avec l’entrée dans la vraie vie, c’est-à-dire la vie professionnelle. Me retrouver face à une classe de 28 élèves de 6ème, dont la préoccupation principale n’était pas le « schéma actantiel » (véridique, c’était au programme, quel enfer) mais comment savoir si un verbe en -ir est du 2ème ou du 3ème groupe (c’est s’il fait -issons ou -ons avec « nous »), a été un véritable choc culturel. Peu à peu, j’ai dû m’adapter au public que j’avais, qui prenait souvent la lecture pour une punition et qui, pour la plupart, demandait si le livre qu’il fallait lire existait aussi en film. Heureusement, il y a eu plein de moments de grâce : un petit Nicolas, très dyslexique, qui s’est passionné pour l’Egypte ancienne ; Gokan qui était fasciné par le personnage de Jean Valjean alors qu’on parlait à peine français chez lui ; Camille qui avait adoré Cyrano alors que Ebru hurlait à la mort après avoir vu l’adaptation parce qu’il n’y avait pas de saison deux ; Louise qui a demandé à lire Au Revoir là-haut

Mais surtout, il y avait les parents, ceux qui venaient aux réunions avec les profs et qui disaient, désespérés : « Il / Elle ne lit pas, je ne sais pas quoi faire, pourtant je lui achète des livres, mais il n’aime que les mangas / elle n’aime que les histoires d’amour » (et rarement le contraire). Ma réponse dans ce cas-là : on s’en moque. Complètement. Ça n’a aucune importance. Le tout, c’est d’ouvrir un livre, d’avoir cette curiosité là. Votre enfant ne lit pas Zola ou Victor Hugo ? Il le lira plus tard. Tant qu’il lit des choses qui lui plaisent, qui l’intéressent, c’est tout ce qui compte. Comme disait un ami : « Il n’y a pas de grande ou de petite porte d’entrée en littérature, le tout c’est d’y entrer. »

Pendant très longtemps, j’ai cru qu’il y avait la bonne littérature et l’autre, celle que l’on méprise ou que l’on n’admet lire qu’avec la précaution oratoire de « Haaaaan, c’est trop nuuuul, j’adooooore ». Je pense qu’il y a beaucoup de romans que j’ai lus et prétendu aimer par snobisme, parce que leur auteur était célèbre auprès d’une certaine presse, ou qu’il bénéficiait d’une aura ou d’une réputation qui le classait dans la bonne catégorie (du moins celle que je considérais comme telle). Maintenant j’essaie de me défaire de ce réflexe consistant à juger, même si je suis encore bien loin d’y arriver. J’essaie de chasser de mes habitudes de langage les phrases du type « Ça ne va pas chercher très loin mais ça se lit bien » ou « C’est pas de la grande littérature mais on passe un bon moment » ou le fameux « Haaaaan, c’est trop nuuuul, j’adooooore ». La lecture et la littérature sont le terrain de nos contradictions, c’est ce qui les rend si intéressantes.

Je suis une lectrice qui relit Proust et qui va aussi relire les dix volumes des Détectives du Yorkshire, et je le vis très bien.

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