Mois : février 2026

  • J’suis snob

    (Et non Boris, ce n’est pas bath.)

    Ou plutôt je l’ai été dans mes lectures. Beaucoup. Trop. Je pense qu’à 18 ans j’étais une peste insupportable. Pour moi il y avait deux catégories de livres : les Bons et les Autres. Les Bons, c’étaient ceux qui étaient reconnus par la presse et la critique, mais attention, pas n’importe lesquelles, principalement Télérama et le Nouvel Obs (les Autres, c’est-à-dire le diable, c’était tout le reste). À ma décharge, mon prof de français de 1ère avait raté sa vocation de pilier de terrasse à Saint-Germain-des-Prés et il en gardait une forme de nostalgie, il ne jurait que par le « Masque et la Plume », Duras et Glenn Gould, et il faisait régulièrement une descente dans nos classeurs de cours pour vérifier si on faisait bien notre collecte d’articles culturels, de critiques littéraires ou de comptes rendus de spectacles. Ensuite, j’ai été en classe prépa littéraire pendant deux ans, autant dire que ça n’a pas arrangé mon cas. J’étais le genre de fille qui pouvait passer des heures au café du coin, enveloppée d’un brouillard de fumée de Gauloises rouges, à disserter sans fin sur des sujets aussi définitifs que « Breton avait-il raison d’exclure Artaud du mouvement surréaliste ? » ou « Rousseau a écrit l’Emile alors qu’il avait abandonné ses enfants, mais quand on sait que Voltaire avait des investissements financiers dans le commerce triangulaire, peut-il se permettre de donner des leçons de morale ? » Avec les autres élèves de ma classe, on méprisait ceux de Maths Spé que l’on considérait comme des hommes des cavernes ignares et analphabètes.

    Mes études ont ensuite pris une inflexion un peu différente puisque je suis passée de Lettres Modernes à Lettres Classiques. La différence ? L’étude du latin et du grec ancien. Pourquoi ? J’ai craqué le jour où mon prof de lettres en Khâgne nous a fait une théorie sur la signature de Paul Valéry, dont le Y prolongé représentait « la verticalité du stylo sur l’horizontalité de la page ». J’ai trouvé cette explication complètement plumeau et je me suis dit que si on pouvait raconter n’importe quoi sans ciller, j’avais atteint ma limite et qu’il me fallait quelque chose de plus rigoureux, et la grammaire latine ne trompe pas. J’ai malgré tout poursuivi des études de lettres, les pieds sur terre avec les langues anciennes mais toujours la tête dans les nuages avec les cours de littérature.

    Les changements sont arrivés, et violemment, avec l’entrée dans la vraie vie, c’est-à-dire la vie professionnelle. Me retrouver face à une classe de 28 élèves de 6ème, dont la préoccupation principale n’était pas le « schéma actantiel » (véridique, c’était au programme, quel enfer) mais comment savoir si un verbe en -ir est du 2ème ou du 3ème groupe (c’est s’il fait -issons ou -ons avec « nous »), a été un véritable choc culturel. Peu à peu, j’ai dû m’adapter au public que j’avais, qui prenait souvent la lecture pour une punition et qui, pour la plupart, demandait si le livre qu’il fallait lire existait aussi en film. Heureusement, il y a eu plein de moments de grâce : un petit Nicolas, très dyslexique, qui s’est passionné pour l’Egypte ancienne ; Gokan qui était fasciné par le personnage de Jean Valjean alors qu’on parlait à peine français chez lui ; Camille qui avait adoré Cyrano alors que Ebru hurlait à la mort après avoir vu l’adaptation parce qu’il n’y avait pas de saison deux ; Louise qui a demandé à lire Au Revoir là-haut

    Mais surtout, il y avait les parents, ceux qui venaient aux réunions avec les profs et qui disaient, désespérés : « Il / Elle ne lit pas, je ne sais pas quoi faire, pourtant je lui achète des livres, mais il n’aime que les mangas / elle n’aime que les histoires d’amour » (et rarement le contraire). Ma réponse dans ce cas-là : on s’en moque. Complètement. Ça n’a aucune importance. Le tout, c’est d’ouvrir un livre, d’avoir cette curiosité là. Votre enfant ne lit pas Zola ou Victor Hugo ? Il le lira plus tard. Tant qu’il lit des choses qui lui plaisent, qui l’intéressent, c’est tout ce qui compte. Comme disait un ami : « Il n’y a pas de grande ou de petite porte d’entrée en littérature, le tout c’est d’y entrer. »

    Pendant très longtemps, j’ai cru qu’il y avait la bonne littérature et l’autre, celle que l’on méprise ou que l’on n’admet lire qu’avec la précaution oratoire de « Haaaaan, c’est trop nuuuul, j’adooooore ». Je pense qu’il y a beaucoup de romans que j’ai lus et prétendu aimer par snobisme, parce que leur auteur était célèbre auprès d’une certaine presse, ou qu’il bénéficiait d’une aura ou d’une réputation qui le classait dans la bonne catégorie (du moins celle que je considérais comme telle). Maintenant j’essaie de me défaire de ce réflexe consistant à juger, même si je suis encore bien loin d’y arriver. J’essaie de chasser de mes habitudes de langage les phrases du type « Ça ne va pas chercher très loin mais ça se lit bien » ou « C’est pas de la grande littérature mais on passe un bon moment » ou le fameux « Haaaaan, c’est trop nuuuul, j’adooooore ». La lecture et la littérature sont le terrain de nos contradictions, c’est ce qui les rend si intéressantes.

    Je suis une lectrice qui relit Proust et qui va aussi relire les dix volumes des Détectives du Yorkshire, et je le vis très bien.

  • Relire ou ne pas relire ? Là n’est pas la question

    J’aime bien relire les livres qui m’ont plu. On m’a demandé, un jour : « Pourquoi tu relis ce que tu as déjà lu ? Il y a tellement d’autres livres à découvrir. » Certes. Mais l’un n’empêche pas l’autre, heureusement.

    A mon sens, il y a plusieurs types de relectures. Parfois, je tombe sur des romans qui me saisissent. Je les lis à toute allure parce que je veux savoir comment ils se terminent, à tout prix, quitte à éteindre à 4 heures du matin, quitte à oublier les grandes lignes de l’intrigue, quitte à en loucher et en avoir mal à la tête. Aucune importance : il faut que j’arrive au dénouement et tout ce qu’il y a autour de moi disparaît. Ce sont des lectures qui m’absorbent complètement, que j’effectue comme un sprint, sans lever le nez. Quand j’ai fini, je range le livre sur une étagère, je laisse reposer ce que j’ai lu, et je le reprends plus tard, cette fois-ci en me donnant le temps d’y aller lentement. Pour cette deuxième lecture, j’en profite parce que je ne suis plus dans l’urgence de connaître la fin. Je lis avec le plaisir d’être dans un terrain un peu plus connu et balisé, et cette fois je peux prendre le temps de m’attarder sur l’intrigue, les rebondissements, les personnages. Les romans de Jo Nesbø me font tout le temps ça : une première découverte, à toute allure, pour savoir ; une autre lecture plus tard, pour le seul plaisir de voir les détails de la construction de l’intrigue et le moment où elle m’a piégée. Viendront ensuite d’autres relectures, parce que je ne sais pas quoi lire d’autre, parce que rien ne m’inspire sur le moment, par confort ou simplement pour la certitude que ce que je vais lire me plaira. Ces romans là sont comme des chemins qu’on a empruntés à plusieurs reprises et qu’on a toujours plaisir à parcourir.

    Il y a aussi les relectures d’adulte, mais celles-là, je ne les conseille pas parce qu’elles sont souvent décevantes. J’avais adoré L’Ecume des jours quand j’avais 15 ans (forcément), j’avais été enthousiasmée par l’univers onirique, le style, tout ce que Vian avait créé d’étrange et d’inattendu. Devenue adulte, j’avais le souvenir d’une découverte émerveillée et j’ai voulu relire le roman, peu de temps après son adaptation au cinéma. J’ai été déçue ! et triste d’être déçue. Je ne retrouvais rien de la magie qui m’avait tellement enchantée, je n’avais plus cette joie de la découverte – j’étais sans doute trop adulte pour la fraîcheur de Vian et ça m’a rendue triste pour ce roman que j’avais tant aimé. La même chose s’est produite avec Gatsby le Magnifique, j’ai peiné à le finir et sa relecture m’a laissée mélancolique. Même chose avec Le Grand Meaulnes. Tous ces livres sont sans doute liés à l’enthousiasme de l’adolescence, ce sont les premiers que l’on considère comme sérieux, ce sont nos portes d’entrée dans un autre âge de lecteur . Je préfère oublier ces secondes lectures et rester sur le bon souvenir des premières. Ou alors je les lirai une troisième fois, quand je serai très vieille et dans un âge plus sensible aux émotions de ces romans aimés des décennies avant.

    J’ai aussi des relectures régulières, celles où je suis contente de retrouver les personnages, comme ces amis qu’on voit moins mais qu’on garde toujours présents dans notre affection. On les a perdus de vue pendant quelque temps et quand on les revoit, on découvre des nouveautés, on remarque des choses auxquelles on n’avait jamais prêté attention auparavant et ça nous rend tout content. En ce moment, je relis pour la quatrième ou cinquième fois La Défense Lincoln. Jusqu’à présent, je lisais ce roman pour son intrigue, son retournement. C’est seulement là que je suis frappée par le style de Connelly, la façon dont il fait parler son narrateur. Mickey Haller est un baratineur, son boulot c’est la tchatche, il est constamment en mouvement, dans le déplacement, l’énergie, et l’écriture de Connelly colle à ça. Ses phrases avancent, le récit ne fait pas de pause, les pensées non plus ; on passe d’une chose à l’autre à la même allure que Mickey Haller. Je n’y avais pas été sensible lors de mes lectures précédentes et c’est comme si je lisais un texte identique et en même temps un peu différent. Ça me donne une autre manière d’aborder le texte, ce genre d’expérience est toujours joyeux et je suis très contente de renouer connaissance avec Mickey Haller de cette manière.

    Alors lire ou relire, qu’importe !