Je pense que les plus mauvais cours que j’ai faits, quand j’enseignais, étaient ceux sur la poésie. Ils étaient tout bonnement catastrophiques. Moi qui aime l’écriture poétique pour sa capacité d’évocation et de création, les sentiments et les impressions qu’elle suscite, les mondes qu’elle crée, ce qu’elle peut aller chercher ou provoquer en nous – c’était prodigieux de voir à quel point j’étais incapable de transmettre cela. A la place, les poèmes devenaient des prétextes à des catalogues de figures de style, les textes étaient des squelettes dépourvus de chair et de densité et Baudelaire, depuis de l’Au-delà, devait tenter de m’exorciser à l’absinthe. C’était d’un ennui à périr.
Le paradoxe, quand son suit des études de lettres et que l’on enseigne ensuite le français, c’est que l’on parle très peu de la notion de plaisir du lecteur. On se concentre surtout sur les aspects techniques de l’écriture, la façon dont l’auteur a composé son textes, les échos avec d’autres œuvres, d’autres périodes. On parle des différents courants littéraires, des influences, des circonstances historiques qui ont entouré la naissance d’un texte ou l’émergence d’un auteur.
Bien sûr, il est toujours nécessaire de remettre les choses dans leur contexte socio-historique et culturel parce que sinon certaines données nous échappent. Il est toujours passionnant de se plonger dans une époque, un milieu, une filiation artistique, un courant de pensée, parce qu’une œuvre quelle qu’elle soit n’est jamais hors-sol et que l’on est toujours tributaire, dans le processus de création, de ceux qui nous précédés. Je ne regrette rien de toutes ces heures de cours passées à écouter des professeurs qui faisaient revivre le passé et il est certain que sans eux, je n’aurais rien compris à la moitié de ce que j’ai lu.
Ce qui me dérange davantage, c’est quand l’explication et l’interprétation deviennent prétexte à une virtuosité dont l’utilité ne s’impose pas et fini par assécher totalement le texte. J’ai des souvenirs de séances de ce type-là quand j’étais en prépa littéraire. En Khâgne, il y avait au programme un conte philosophique de Voltaire. Un des élèves avait une étude de texte à présenter et pour la faire, il a utilisé une méthode mise au point par Roland Barthes dans S/Z et appliquée à une nouvelle de Balzac. C’était une explication très abstraite, qui passait l’extrait de Voltaire à la moulinette des six codes qui constituaient, selon Barthes, les moyens d’interprétation. Je me rappelle qu’au bout de cinq minutes de ce numéro de cirque qui faisait se pâmer d’extase mon prof de lettres qui criait au génie, j’avais décroché. Mais de quoi parlait-on ? Jamais de ce qui était plaisant dans le texte, jamais des émotions qu’il pouvait susciter. J’avais l’impression que l’analyse que proposait cet étudiant aurait pu s’appliquer à n’importe quel auteur et j’avais trouvé ce constat déprimant. Je me suis rendu compte que l’on pouvait être un excellent technicien et totalement dépourvu de sensibilité.
Plus tard, quand je suis entrée à l’Université, j’ai eu des professeurs insensibles au vernis de ce que je trouvais de l’esbrouffe et n’étaient pas dupes de la vanité du brassage d’air. L’un d’eux, poliment excédé, avait un jour commenté la prestation d’une étudiante d’un : « Un texte ne fonctionne pas, ce sont les moteurs à explosion qui fonctionnent. De même, un texte ne véhicule rien du tout, la littérature n’est pas une compagnie d’autobus. »
Bien des années après, je suis très heureuse des études que j’ai pu suivre. J’y ai appris beaucoup de choses, découvert des auteurs dont je ne soupçonnais pas l’existence. J’ai aussi eu la chance d’avoir des professeurs qui étaient des puits de sciences et qui gardaient le même enthousiasme et la même humilité pour expliquer pourquoi tel passage, écrit comme il l’était, était beau et pourquoi il suscitait une telle émotion à leurs yeux de lecteur. L’un d’entre eux frémissait d’émotion à nous parler du « double tintement timide, ovale et doré de la clochette » qui annonce l’arrivée de Swann dans le jardin de Combray, chez Proust. Un tintement n’a ni timidité ni forme ni couleur, mais l’expression est unique et si belle et elle incarne tellement l’état d’âme et l’émotion du personnage à ce moment-là, qu’elle ne peut que nous bouleverser par son évidence, sa simplicité et sa beauté.
Il m’a fallu beaucoup de temps pour réapprendre à lire, c’est-à-dire lire sans le filtre de l’analyse, et lire pour le plaisir du texte et des mots et pour les émotions qu’ils éveillent. Une autrice qui m’a de nouveau procuré de sincères sensations de lectrice est Cécile Coulon, avec ses poèmes puis ses romans. Je ne saurais pas expliquer comment elle écrit ses textes et à vrai dire, je m’en moque parce que ce n’est pas ce que je cherche. Ce que je sais, en revanche, c’est que quand je la lis, il y a souvent des images qui me viennent à l’esprit, de manière inexplicable, presque l’impression de pouvoir sentir ses paysages et d’éprouver leurs matières, et c’est ce qui me rend profondément heureuse à sa lecture.
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