Mois : janvier 2026

  • Sense or sensibility ?

    Je pense que les plus mauvais cours que j’ai faits, quand j’enseignais, étaient ceux sur la poésie. Ils étaient tout bonnement catastrophiques. Moi qui aime l’écriture poétique pour sa capacité d’évocation et de création, les sentiments et les impressions qu’elle suscite, les mondes qu’elle crée, ce qu’elle peut aller chercher ou provoquer en nous – c’était prodigieux de voir à quel point j’étais incapable de transmettre cela. A la place, les poèmes devenaient des prétextes à des catalogues de figures de style, les textes étaient des squelettes dépourvus de chair et de densité et Baudelaire, depuis de l’Au-delà, devait tenter de m’exorciser à l’absinthe. C’était d’un ennui à périr.

    Le paradoxe, quand son suit des études de lettres et que l’on enseigne ensuite le français, c’est que l’on parle très peu de la notion de plaisir du lecteur. On se concentre surtout sur les aspects techniques de l’écriture, la façon dont l’auteur a composé son textes, les échos avec d’autres œuvres, d’autres périodes. On parle des différents courants littéraires, des influences, des circonstances historiques qui ont entouré la naissance d’un texte ou l’émergence d’un auteur.

    Bien sûr, il est toujours nécessaire de remettre les choses dans leur contexte socio-historique et culturel parce que sinon certaines données nous échappent. Il est toujours passionnant de se plonger dans une époque, un milieu, une filiation artistique, un courant de pensée, parce qu’une œuvre quelle qu’elle soit n’est jamais hors-sol et que l’on est toujours tributaire, dans le processus de création, de ceux qui nous précédés. Je ne regrette rien de toutes ces heures de cours passées à écouter des professeurs qui faisaient revivre le passé et il est certain que sans eux, je n’aurais rien compris à la moitié de ce que j’ai lu.

    Ce qui me dérange davantage, c’est quand l’explication et l’interprétation deviennent prétexte à une virtuosité dont l’utilité ne s’impose pas et fini par assécher totalement le texte. J’ai des souvenirs de séances de ce type-là quand j’étais en prépa littéraire. En Khâgne, il y avait au programme un conte philosophique de Voltaire. Un des élèves avait une étude de texte à présenter et pour la faire, il a utilisé une méthode mise au point par Roland Barthes dans S/Z et appliquée à une nouvelle de Balzac. C’était une explication très abstraite, qui passait l’extrait de Voltaire à la moulinette des six codes qui constituaient, selon Barthes, les moyens d’interprétation. Je me rappelle qu’au bout de cinq minutes de ce numéro de cirque qui faisait se pâmer d’extase mon prof de lettres qui criait au génie, j’avais décroché. Mais de quoi parlait-on ? Jamais de ce qui était plaisant dans le texte, jamais des émotions qu’il pouvait susciter. J’avais l’impression que l’analyse que proposait cet étudiant aurait pu s’appliquer à n’importe quel auteur et j’avais trouvé ce constat déprimant. Je me suis rendu compte que l’on pouvait être un excellent technicien et totalement dépourvu de sensibilité.

    Plus tard, quand je suis entrée à l’Université, j’ai eu des professeurs insensibles au vernis de ce que je trouvais de l’esbrouffe et n’étaient pas dupes de la vanité du brassage d’air. L’un d’eux, poliment excédé, avait un jour commenté la prestation d’une étudiante d’un : « Un texte ne fonctionne pas, ce sont les moteurs à explosion qui fonctionnent. De même, un texte ne véhicule rien du tout, la littérature n’est pas une compagnie d’autobus. »

    Bien des années après, je suis très heureuse des études que j’ai pu suivre. J’y ai appris beaucoup de choses, découvert des auteurs dont je ne soupçonnais pas l’existence. J’ai aussi eu la chance d’avoir des professeurs qui étaient des puits de sciences et qui gardaient le même enthousiasme et la même humilité pour expliquer pourquoi tel passage, écrit comme il l’était, était beau et pourquoi il suscitait une telle émotion à leurs yeux de lecteur. L’un d’entre eux frémissait d’émotion à nous parler du « double tintement timide, ovale et doré de la clochette » qui annonce l’arrivée de Swann dans le jardin de Combray, chez Proust. Un tintement n’a ni timidité ni forme ni couleur, mais l’expression est unique et si belle et elle incarne tellement l’état d’âme et l’émotion du personnage à ce moment-là, qu’elle ne peut que nous bouleverser par son évidence, sa simplicité et sa beauté.

    Il m’a fallu beaucoup de temps pour réapprendre à lire, c’est-à-dire lire sans le filtre de l’analyse, et lire pour le plaisir du texte et des mots et pour les émotions qu’ils éveillent. Une autrice qui m’a de nouveau procuré de sincères sensations de lectrice est Cécile Coulon, avec ses poèmes puis ses romans. Je ne saurais pas expliquer comment elle écrit ses textes et à vrai dire, je m’en moque parce que ce n’est pas ce que je cherche. Ce que je sais, en revanche, c’est que quand je la lis, il y a souvent des images qui me viennent à l’esprit, de manière inexplicable, presque l’impression de pouvoir sentir ses paysages et d’éprouver leurs matières, et c’est ce qui me rend profondément heureuse à sa lecture.

  • Comment tout a commencé

    La légende paternelle veut que je n’aie jamais tenu un livre à l’envers, avant même de savoir lire. Je pense qu’elle est exagérée par l’amour parental mais j’aime bien cette histoire. A la maternelle, j’avais envie d’apprendre à lire, surtout parce que j’aimais les livres que nous montrait la maîtresse et que moi aussi je voulais les toucher et voir ce qu’ils contenaient pour, à mon tour, le montrer aux autres. Je trouvais que les livres étaient des objets très mystérieux. Alors ma mère a acheté un tableau effaçable et des feutres et le soir, avant de m’endormir, j’apprenais les lettres et les syllabes. Petit à petit j’ai su déchiffrer et à l’entrée au CP je reconnaissais les mots d’exemples sur les panneaux des lettres et des sons affichés dans la classe. J’avais des difficultés avec le prénom « Colette » du livre de lecture parce que je ne connaissais pas la sonorité de -ette (mais depuis j’ai Gabrielle-Sidonie dans ma vie et ça va beaucoup mieux).

    Le déclic a eu lieu avec Oui-Oui : cette fois, au lieu du seul déchiffrage j’ai su ajouter du sens, et j’ai pu aller au-delà de ce qui était imprimé sur la page – un au-delà dont je ne suis jamais revenue. A la lecture de Oui-Oui au Pays des jouets, le monde de l’imaginaire s’est ouvert. C’était comme si j’étais entrée physiquement dans l’histoire, comme si je vivais dans les illustrations qui ponctuaient le livre. D’un coup, le monde réel autour de moi avait disparu et j’étais dans celui de Oui-Oui. Le salon de mes grands-parents, ma chambre, la maison à la campagne, tout cela n’existait plus ; à la place, je me trouvais dans la maison-champignon de Potiron, l’ami de Oui-Oui. Je ne me souviens pas de la description exacte de cette maison mais je me rappelle son atmosphère paisible, chaleureuse et accueillante. Dans mon esprit, Potiron, Oui-Oui et leurs amis devaient y boire du thé ou du chocolat et manger des gâteaux devant la cheminée. Je rêvais de vivre dans cette maison et à partir de là, toutes mes constructions en Lego s’en sont inspirées (et aussi de la petite maison dans la prairie de Laura Ingals). Je crois que je ne me suis jamais complètement remise de ce choc, de cette sensation initiale de basculer dans un autre monde qui, pour moi, existait vraiment. Plus j’ai su lire Oui-Oui et plus je me suis inventé à mon tour des histoires, au Pays des Jouets d’abord, puis dans tous les livres que j’ai été capable de lire.

    En grandissant, j’ai parcouru le monde avec Tintin et appris des tas de jurons avec le Capitaine Haddock ; j’ai défié les Romains avec Astérix ; je me suis efforcée d’être une petite fille modèle avec Camille et Madeleine de Fleurville pour ne pas endurer les malheurs de Sophie ; j’ai joué dans la cour avec le Petit Nicolas et ses copains ; j’ai résolu des enquêtes et des mystères avec Alice la détective.

    Je me suis fait des amis pour la vie, qui m’ont toujours accompagnée, aidée, écoutée, conseillée. Gaston Lagaffe est mon modèle d’ingéniosité depuis mes 7 ans, je l’admire pour ses inventions, sa sagesse, son art de la sieste, son chat, sa mouette rieuse, Cheese et Bubulle, et bien sûr ses amis et la rédaction du Journal de Spirou. Je me suis longtemps prise pour la cinquième sœur (cachée) de Meg, Jo, Beth et Amy. Je leur ai beaucoup parlé, raconté mes journées d’école puis de collège ; j’ai frémi aux cheveux coupés de Jo, à la chute d’Amy dans la rivière gelée, à la rencontre de Beth avec le grand-père de Laurie, aux tentatives de Meg de se faire accepter d’un monde qui n’est pas le sien ni celui de ses sœurs. J’ai été l’une ou l’autre, selon les périodes et les circonstances. D’ailleurs les sœurs March ne sont jamais bien loin de moi quand l’hiver commence, que Noël approche et que Marmie va leur offrir le livre qui va les guider tout au long d’une année que l’on va passer avec elles.

    Au lycée, puis au cours des mes études, il y a eu la découverte des auteurs que l’on définit comme classiques et des écrivains que l’on appelle grands. Pour moi, ça a été Laclos, à l’origine de mon goût (jamais démenti depuis) pour la littérature du XVIIIe siècle ; Proust, dont l’écriture poétique va et vient comme la mer sur le rivage de Balbec ; Antonin Artaud et son incandescence hallucinée ; Steinbeck et ses airs de bluegrass ; Baudelaire et Rimbaud, tellement mauvais garçons ; Beauvoir, qui m’a appris que même une jeune fille rangée pouvait devenir et être tout ce qu’elle voulait, à commencer par être libre. Il y en a eu tant d’autres encore : David Lodge, Kundera, Enki Bilal, Desproges, Colette, Tolkien, Sartre, Zweig, Hesse. Et ceux de ma vie d’adulte : Fred Vargas, Jean-François Parot, P. G. Wodehouse, Jane Austen, Cécile Coulon, Virginie Despentes, Mona Chollet, Pasolini… Et la poésie, parce qu’elle aide à vivre et à faire ce pas de côté qui permet de respirer quand l’existence se fait trop pesante.

    C’est un monde infini, où il y a toujours de nouveaux auteurs à rencontrer, de nouvelles histoires à lire, des univers à découvrir. Ce qui compte, c’est retrouver ce sentiment initial d’émerveillement, cette sensation d’entrer dans un autre monde, dans lequel j’ai une place et où des gens nouveaux m’attendent. Je pense que, depuis que je suis entrée chez Potiron, je n’en suis jamais vraiment sortie.

    Quand je lis un livre, c’est le seul critère qui vaille : est-ce que je me sens dans un fauteuil chez Potiron ? Si la réponse est oui, alors c’est parti.