La légende paternelle veut que je n’aie jamais tenu un livre à l’envers, avant même de savoir lire. Je pense qu’elle est exagérée par l’amour parental mais j’aime bien cette histoire. A la maternelle, j’avais envie d’apprendre à lire, surtout parce que j’aimais les livres que nous montrait la maîtresse et que moi aussi je voulais les toucher et voir ce qu’ils contenaient pour, à mon tour, le montrer aux autres. Je trouvais que les livres étaient des objets très mystérieux. Alors ma mère a acheté un tableau effaçable et des feutres et le soir, avant de m’endormir, j’apprenais les lettres et les syllabes. Petit à petit j’ai su déchiffrer et à l’entrée au CP je reconnaissais les mots d’exemples sur les panneaux des lettres et des sons affichés dans la classe. J’avais des difficultés avec le prénom « Colette » du livre de lecture parce que je ne connaissais pas la sonorité de -ette (mais depuis j’ai Gabrielle-Sidonie dans ma vie et ça va beaucoup mieux).
Le déclic a eu lieu avec Oui-Oui : cette fois, au lieu du seul déchiffrage j’ai su ajouter du sens, et j’ai pu aller au-delà de ce qui était imprimé sur la page – un au-delà dont je ne suis jamais revenue. A la lecture de Oui-Oui au Pays des jouets, le monde de l’imaginaire s’est ouvert. C’était comme si j’étais entrée physiquement dans l’histoire, comme si je vivais dans les illustrations qui ponctuaient le livre. D’un coup, le monde réel autour de moi avait disparu et j’étais dans celui de Oui-Oui. Le salon de mes grands-parents, ma chambre, la maison à la campagne, tout cela n’existait plus ; à la place, je me trouvais dans la maison-champignon de Potiron, l’ami de Oui-Oui. Je ne me souviens pas de la description exacte de cette maison mais je me rappelle son atmosphère paisible, chaleureuse et accueillante. Dans mon esprit, Potiron, Oui-Oui et leurs amis devaient y boire du thé ou du chocolat et manger des gâteaux devant la cheminée. Je rêvais de vivre dans cette maison et à partir de là, toutes mes constructions en Lego s’en sont inspirées (et aussi de la petite maison dans la prairie de Laura Ingals). Je crois que je ne me suis jamais complètement remise de ce choc, de cette sensation initiale de basculer dans un autre monde qui, pour moi, existait vraiment. Plus j’ai su lire Oui-Oui et plus je me suis inventé à mon tour des histoires, au Pays des Jouets d’abord, puis dans tous les livres que j’ai été capable de lire.
En grandissant, j’ai parcouru le monde avec Tintin et appris des tas de jurons avec le Capitaine Haddock ; j’ai défié les Romains avec Astérix ; je me suis efforcée d’être une petite fille modèle avec Camille et Madeleine de Fleurville pour ne pas endurer les malheurs de Sophie ; j’ai joué dans la cour avec le Petit Nicolas et ses copains ; j’ai résolu des enquêtes et des mystères avec Alice la détective.
Je me suis fait des amis pour la vie, qui m’ont toujours accompagnée, aidée, écoutée, conseillée. Gaston Lagaffe est mon modèle d’ingéniosité depuis mes 7 ans, je l’admire pour ses inventions, sa sagesse, son art de la sieste, son chat, sa mouette rieuse, Cheese et Bubulle, et bien sûr ses amis et la rédaction du Journal de Spirou. Je me suis longtemps prise pour la cinquième sœur (cachée) de Meg, Jo, Beth et Amy. Je leur ai beaucoup parlé, raconté mes journées d’école puis de collège ; j’ai frémi aux cheveux coupés de Jo, à la chute d’Amy dans la rivière gelée, à la rencontre de Beth avec le grand-père de Laurie, aux tentatives de Meg de se faire accepter d’un monde qui n’est pas le sien ni celui de ses sœurs. J’ai été l’une ou l’autre, selon les périodes et les circonstances. D’ailleurs les sœurs March ne sont jamais bien loin de moi quand l’hiver commence, que Noël approche et que Marmie va leur offrir le livre qui va les guider tout au long d’une année que l’on va passer avec elles.
Au lycée, puis au cours des mes études, il y a eu la découverte des auteurs que l’on définit comme classiques et des écrivains que l’on appelle grands. Pour moi, ça a été Laclos, à l’origine de mon goût (jamais démenti depuis) pour la littérature du XVIIIe siècle ; Proust, dont l’écriture poétique va et vient comme la mer sur le rivage de Balbec ; Antonin Artaud et son incandescence hallucinée ; Steinbeck et ses airs de bluegrass ; Baudelaire et Rimbaud, tellement mauvais garçons ; Beauvoir, qui m’a appris que même une jeune fille rangée pouvait devenir et être tout ce qu’elle voulait, à commencer par être libre. Il y en a eu tant d’autres encore : David Lodge, Kundera, Enki Bilal, Desproges, Colette, Tolkien, Sartre, Zweig, Hesse. Et ceux de ma vie d’adulte : Fred Vargas, Jean-François Parot, P. G. Wodehouse, Jane Austen, Cécile Coulon, Virginie Despentes, Mona Chollet, Pasolini… Et la poésie, parce qu’elle aide à vivre et à faire ce pas de côté qui permet de respirer quand l’existence se fait trop pesante.
C’est un monde infini, où il y a toujours de nouveaux auteurs à rencontrer, de nouvelles histoires à lire, des univers à découvrir. Ce qui compte, c’est retrouver ce sentiment initial d’émerveillement, cette sensation d’entrer dans un autre monde, dans lequel j’ai une place et où des gens nouveaux m’attendent. Je pense que, depuis que je suis entrée chez Potiron, je n’en suis jamais vraiment sortie.
Quand je lis un livre, c’est le seul critère qui vaille : est-ce que je me sens dans un fauteuil chez Potiron ? Si la réponse est oui, alors c’est parti.